Crédit photo : Rage Against The Machine - Killing In The Name Of Dans la continuité des expressions utilisées à mauvais escient et largement relayées à tort (cf. mes billets sur l'adjectif éponyme ou sur l'expression au jour d'aujourd'hui), il est également un verbe qui se voit régulièrement galvaudé par un peu tout le monde et notamment les médias : le verbe s'immoler.

Un verbe que l'actualité de ces dernières semaines a malheureusement rendu incontournable dans la presse pour décrire les sombres évènements qui se sont déroulés en Tunisie, mais aussi en Algérie ou en Egypte.

A ce stade, certains vont sans doute être convaincu d'avoir décelé le propos de ce billet et penser que je vais parler du supposé pléonasme de l'expression s'immoler par le feu qui est employée dans les articles cités en références. Eh bien c'est tout le contraire et on va justement voir pourquoi.

Si dans ces articles le verbe s'immoler est correctement employé dans son contexte, qu'il y ait ou non la précision par le feu d'ailleurs, ce n'est en revanche pas souvent le cas dans les médias. Ce sont les articles au sujet d'un autre fait marquant de l'actualité qui nous en font la malheureuse démonstration : le suicide d'un jeune adolescent qui s'est incendié pour se donner la mort (cf. Un jeune s'immole par le feu dans son lycée), qui m'a également a un autre cas similaire l'année dernière (cf. Un jeune s'immole par le feu dans son lycée). Et là, son utilisation commence effectivement à dévier complètement.

Mais alors qu'est ce qui différencie ces deux ensembles d'articles au fond ? La notion de sacrifice et de cause, en fait. Et dans notre cas présent, ça change tout. S'immoler signifie en effet se sacrifier pour une cause, qu'elle soit politique, religieuse, idéologique, etc. Ce qui est important à souligner c'est que le mode opératoire du sacrifice est évidemment laissé au jugement de son auteur et que l'incendie est finalement un des moyens les plus spectaculaires et donc efficaces pour faire passer un message, mais que les autres modes d'exécution de soi sont également "admis" du moment qu'il y ait un public pour recevoir le message et le relayer.

Dans le cas de ces deux malheureux adolescents, les causes de leur suicide ne sont vraisemblablement pas en rapport à une quelconque revendication, mais plutôt liées à un mal être, comme c'est tristement trop souvent le cas dans cette tranche d'age. Et pourtant on peut lire quasiment partout, qu'il se sont immolés par le feu ou pire qu'ils se sont immolés tout court, sous entendu qu'immoler est synonyme de se donner la mort par le feu. Ahurissant. Les articles pleuvent et l'erreur se propage tous niveaux de presse confondus :

Bref, on a compris... Et pourtant, après ceux qui sont passés de s'immoler par le feu à s'immoler, par un raccourci douteux sans aucune justification, si ce n'est de croire qu'il s'agit d'un pléonasme, certains autres articles n'hésitent même pas à utiliser la forme transitive du verbe, et non plus la forme pronominale, comme dans ce second florilège :

Là on dérive encore plus du sens premier car cette forme transitive laisse logiquement entendre qu'il a été sacrifié par un tiers ! Peut-être un obscur rite païen ou vaudou que l'article aurait omis de mentionner ? Mais j'ai gardé le meilleur pour la fin avec un journaliste qui était tellement convaincu que s'immoler signifiait s'incendier qu'il a tout simplement jugé opportun de faire une juxtaposition :

Un adolescent (...) a tenté de se suicider en s’immolant (...) (20 Minutes)

Pour conclure, on se rend finalement compte que les journalistes ont, comme parfois pour ne pas dire souvent, céder aux sirènes de l'emphase en tentant d'employer une expression sans pour autant en connaitre sa complète signification. Comme je l'ai volontairement écrit plus haut, il aurait été tout aussi clair, compréhensible et surtout vrai d'écrire un adolescent s'est incendié pour se donner la mort ou encore l'adolescent qui s'est suicidé par le feu. Mais c'est vrai que c'est plus long, et peut-être moins percutant aussi...